"Mépris et
Tolérance"
par
Jean DAUSSET, Président d’Honneur du
CIDC
L’oeuvre
à laquelle s’est dévouée Madame Meimoun-Saffar
a une portée universelle.
La
compréhension entre les peuples s’accompagne
toujours du désir bien légitime de
préserver leur identité culturelle. Il me semble
que l’opposition apparente entre ces deux notions puisse
être surmontée s’il y a de part et
d’autre une volonté de dialogue sur un
même pied d’identité
c’est à dire entre deux partenaires de valeur
égale quelles que soient les différences
éventuelles d’ancienneté, de
richesse ou de technologie. ceci exclut bien évidemment
toute forme de mépris d’un
côté comme de l’autre.
Tout
d’abord au niveau individuel, la plupart des hommes ont
été imprégnés, dans leur
enfance, le plus souvent en toute bonne foi, disons par
tradition, de la notion, respectable en soi, de la valeur de leur
culture, mais parfois, hélas en même
temps de sa supériorité. Il y a donc un
considérable effort à faire, dès
l’enfance, pour un éveil vers
l’Autre. En effet c’est la masse des opinions
individuelles des adultes qui fera la force de l’opinion
publique.
Malheureusement l’Autre
n’est pas toujours un étranger, il se trouve
aussi, pour ainsi dire toujours à proximité,
dans sa propre collectivité.
L’esclavage, théoriquement aboli refleurit sous
d’autres formes, dont l’un des plus
odieux est celui des enfants. la plus manifeste des
discriminations et la plus répandue dans toutes les
civilisations est, il faut bien le dire, la place qui est
faites aux femmes, trop souvent méprisées,
humiliées, hypocritement comme dans nos
civilisations occidentales ou honteusement comme dans
d’autres civilisations. Trop souvent est le
mépris des classes dominantes pour les classes dites
inférieures, ou même le mépris
entre castes dont la plus basse est celle des "intouchables",
pourtant légalement inexistante !!!
La notion de mépris ne peut se
dissocier de celle d’intolérance. Comment
tolérer l’autre si on le
méprise ? D’ailleurs la notion
de "tolérance" m’a toujours paru insuffisante.
"Tolérer" signifie accepter, voire, supporter sans
mot dire, les soi-disant défauts ou les
inconvénients provoqués par l’autre. Or
ce n’est, trop souvent, qu’un acceptation
forcée obtenue grâce à un effort de
volonté ou par contrainte, et non une acceptation sans
restriction. On entend beaucoup vanter la soi-disant
"tolérance" comme une qualité remarquable. Certes
elle doit être respectée mais elle ne
fait que la moitié du chemin. La vraie tolérance,
dénuée de tout mépris, devrait
avoir un autre nom, qui ne semble pas exister dans la langue
française.
J’estime que le
mépris et donc l’intolérance sont
responsables de la plupart des drames humains, tant sur le
plan individuel que mondial. Combien de couples auraient pu
vivre heureux si un effort de compréhension
mutuelle, de dialogue sur un plan
d’égalité, sans que l’un ou
l’autre ne se croit supérieur ? Combien
de situations humiliantes entre classes, entre
maîtres et serviteurs, "âmes" russes, esclaves ou simples
domestiques salariés, entre patrons et
employés, auraient pu être
normalisées ? Combien la situation
dominée des femmes dans le monde aurait
été meilleure. Combien de conflits entre clans,
castes, groupes ethniques, pays, nations, religions auraient
pu être évités si les acteurs et tout
particulièrement les politiciens avaient eu le
talent de se parler en égaux ?
Le
mépris est partout, dans tous les domaines des rapports
humains. Mais on le cache, on n’en parle pas. On
feint de l’ignorer. Et même on le cultive
afin de se sentir supérieur au moins à certains
autres. Pour conclure la conférence des Nobel
organisée à Paris en 1988, F. Mitterrand nous
disait : La Tolérance (la vraie sans
guillemets) est nécessaire plus que jamais lorsque
reviennent au premier plan les fanatismes idéologiques,
nationalistes ou religieux.
Que le nouveau siècle
n’amène pas, selon le beau mot de Wole Soyinka "de
nouvelles épidémies
d’irrationalité avec leurs
cortèges d’exclusives et de deuils, mais aussi une
nécessité sans un monde moderne qui
menace chaque jour d’avantage l’existence
des différences et des originalités".
Il semble que le message ne
soit pas passé, si l’on en juge par
l’état du monde.
Continuons, inlassablement à
prêcher la vraie Tolérance,
l’élimination du mépris sous toutes ses
formes tel qu’il fleurit paradoxalement dans les
cultures qui proclament leur attachement au respect du prochain.
Quel sera l’impact de
la mondialisation à laquelle nous assistons ?
Fille
de la technologie triomphante avec comme corollaire
l’uniformisation des besoins et des mentalités
dont la disparition ou au mieux la folklorisation des
cultures, faisant fi des valeurs et des arts particuliers à
chacune.
Un
vaste mouvement s’élève contre cette
menace car le sentiment, et même le besoin,
d’appartenir à une
collectivité sont profondément
enracinés dans la conscience collective.
Autant que de
diversités biologiques, l’Humanité a
besoin de diversités culturelles qui
s’enrichissent mutuellement.
Pour que la diversité persiste, il
faut que les cultures restent vivantes, c’est à
dire susceptibles d’évolution au contact
des autres... sans a priori de valeur.